
Jemal Abdel Nasser Ould Ethmane Sid'Ahmed Yessa
PORTE-PAROLE DE
CONSCIENCE ET RÉSISTANCE
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La Nouvelle Expression : Jemal, nous pensons que nos
lecteurs vous connaissent suffisamment; c'est pourquoi
nous pensons superflu de vous demander de vous
présenter… Peut-on quand même vous qualifier
d'opposant radical au régime de Ould Taya?
JEMAL : Oui, résolument et, encore, en dépit de sa chute ; aujourd’hui, je m’oppose, surtout, à son impunité, celle de son entourage aussi.
LNE :
Comment avez-vous accueilli la chute de celui
que vous combattez depuis plusieurs années?
JEMAL : Dans une joie que j’aurais peine à décrire, tant elle déborde les limites du langage. En littérature, des personnages s’exclament : « c’est le plus beau jour de ma vie ! » ; durant la journée du 3 août, j’ai vécu, dans la réalité, le roman le plus concentré de mon existence ; ce bonheur se renouvelle à chaque réveil; cependant, je me garde des excès ; je me souviens avoir traversé des instants identiques, un certain 12/12/1984, lorsque le Colonel Ould Sid’Ahmed Taya renversa son prédécesseur Ould Haïdalla. Dans mes satisfactions, subsiste, toujours, une place à la désillusion.
LNE : Etes-vous un homme d'équité ou de justice ?
Pourquoi ?
JEMAL : Oh, je crains que la distinction philosophique et ses subtilités ne lassent vos lecteurs ; disons que j’incline davantage à l’équité ; le droit positif comporte des raideurs et une trivialité qui lui interdisent le dépassement de la condition humaine. Avec l’équité, la peine le cède à la réparation ; le conflit s’estompe, en faveur de l’entente et de l’équilibre des intérêts. En termes d’évolution des cités, le dernier stade me semble supérieur.
LNE :Pensez-vous que Ould Taya, maintenant réfugié au
Qatar, pourrait être inquiété par la justice
internationale ?
JEMAL : Le Qatar, plus que le reste du monde arabo-musulman, aspire à la modernité ; de surcroît, il est signataire de la Convention de New York de 1984, relative à la sanction de la torture et des traitements inhumais et dégradants. Ould Sid’Ahmed Taya n’y trouvera refuge longtemps.
LNE :Selon vous, est-ce que juger Taya est vraiment
une priorité aujourd'hui ?
JEMAL : Oui, il doit répondre de ses abus mortels, sans quoi la transition serait biaisée, demeurerait malsaine ; le pouvoir élu hériterait d’une situation explosive et les militaires reviendraient rétablir l’ordre, ce qui constitue la plus détestable des solutions. A défaut de juger l’ancien Chef de l’Etat, tout au moins serait –il plus prudent d’exposer son bilan au débat le plus ouvert, selon le mode purgatoire de la Catharsis. Je vous renvoie aux travaux du scientifique français Henri Laborit, sur la part de l’inhibition dans les pathologies individuelles ; je crois ses conclusions valides partout où une société hésite à se pencher sur ses blessures. Ould Sid’Ahmed Taya, même s’il n’était pas seul au moment de ces crimes, en demeure le premier responsable ; il est tout rationnel qu’il paie pour tout et tous.
LNE : Vous suivez certainement l'évolution de la
situation en Mauritanie. Quelle lecture faites-vous
des premières mesures du CMJD ?
JEMAL : Celles relatives aux modalités techniques de la transition – notamment l’ordonnance interdisant l’éligibilité de ses auteurs – me rassurent ; elles méritent un encouragement franc, sans complexe. Le reste est lent, approximatif, sans audace, exagérément indulgent avec les cadres zélés de l’ancien parti au pouvoir ; j’ai l’impression que le CMJD passe plus de temps à rassurer le sérail de Ould Sid’Ahmed Taya qu’à prendre en compte les aspirations des mauritaniens ; l’on me dit que c’est une ruse, un gain de jours ; je rétorque : ce sont mauvaise feinte et heures gaspillés.
D’ailleurs, je ne puis qu’évoquer, ici, non sans sourire, ce bon mot d’un critique littéraire, au sujet d’une énième thèse sur la Recherche du Temps Perdu de Proust ; commentant le livre, il s’exclamait : « c’est du temps perdu à la recherche ! » J’ignore, au demeurant, ce dont le CMJD est en quête. La solution miracle, c'est-à-dire la résolution consensuelle de tous les conflits n’existe pas ; il faut savoir en prendre parti et se choisir un camp. La chèvre a déjà mangé le choux, qui lui est resté en travers de la gorge. Il n’y a plus grand-chose à ménager.
Autour des hésitations du CMJD, persiste une part non négligeable de manipulations et de désinformations, par le même cercle des serviteurs qui orientaient, canalisaient, les peurs et la rigidité de Ould Sid’hmed Taya; ces derniers jours, à Nouakchott, les signataires de la Déclaration de Dakar sont dépeints comme des extrémistes, chargés de ressentiment et prêts à faire sombrer la Mauritanie dans les règlements de comptes ethniques. Hélas, nous sommes trop loin pour faire échec au mensonge ; pire, certains de nos interlocuteurs en sont restés aux positionnements des années de braise ; or, tous les acteurs ont évolué, entretemps. Enfin, j’observe que le délai de 2 ans est trop long et devrait être divisé par deux. Plus la transition dure, davantage de risques elle entretient.
LNE : Quelle explication donnez-vous à la position
officielle de la Mauritanie et de certains hommes
politiques par rapport à la rencontre de Dakar? Que
comptez-vous faire ?
JEMAL : Certains nous sont critiqués avant que d’avoir su où nous en étions ; d’autres, moins désinvoltes, nous vitupérèrent au nom du patriotisme, cette quincaillerie pour humbles que les élites bidhane agitent, aux oreilles du peuple, quand ils le volent ou trompent ; or, l’amour de la patrie est pertinent et recevable seulement quand il converge avec la justice ; une Mauritanie où l’oppression et l’impunité prévalent n’est que la patrie des oppresseurs, point la nôtre. Alors, le devoir dicterait de la combattre, de front.
Aujourd’hui, il s’agissait, plus modestement, de discuter des problèmes de la communauté de destin, dans la capitale d’un Etat voisin et frère ; la démarche venait de l’opposition radicale, pas du Président Abdoulaye Wade. Ce dernier a su nous écouter et transmettre nos attentes au CMJD. Il s’en est acquitté avec beaucoup de prudence, prenant, le Président de l’Union Africaine, à témoin de ses démarches.
La plateforme de Dakar reste notre contribution au débat conceptuel sur la transition ; je remarque, du reste, que plusieurs partis légaux s’alignent, sans toujours le dire, sur nos positions. D’autres, nous avaient précédé, tels l’AJD et l’APP ; au passage, je salue leur soutien courageux à notre Déclaration.
Je note, aussi, que les partis et ONG dont les chefs sont maures blancs, soit nous ont été hostiles soit se sont abstenus de tout commentaire. La domination, je l’observe, compte encore des soldats sûrs, même en dehors de l’ancien noyau dirigeant. Ce clivage m’inquiète.
La modération du texte de Dakar, son exhaustivité et l’unilatéralité de ses concessions méritaient, je crois, un traitement moins suspicieux ; le CMJD a raté, là, l’occasion aisée de la réconciliation des mauritaniens et de la reconnaissance internationale. Il n’est pas trop tard mais la reprise du processus risque de s’avérer laborieuse.
LNE : "Une affaire strictement mauritanienne, ne
concernant que les Mauritaniens et qui, de ce fait,
doit être traitée sur le sol national". Que vous
inspire cet extrait du communiqué du porte-parole du
gouvernement mauritanien ?
JEMAL : Je ne commente pas les communiqués dictés hâtivement à un inconnu ; je note, cependant, à l’adresse du Conseil Militaire, que mes compatriotes exilés comptent bien revenir dans leur pays et y poursuivre la lutte ; ils rentreront à titre solidaire, lorsque les obstacles politiques et judiciaires auront été levés. Croire que nous regagnerions le sol natal, dans des conditions humiliantes, serait une erreur de prospective et un déficit de tact. Certains d’entre nous ont attendu de longues années; deux de plus ne nous effrayent pas.
Qui ne veut pas d’immixtion, accorde, à ses ressortissants, la faculté d’agir, sur le sol national, librement et en sécurité. Sans quoi, ils iront faire du bruit là où une l’écoute y sera sensible. Vous savez l’horreur où la nature tient le vide.
En général, contre l’arbitraire ou l’impasse, je suis demandeur d’intervention dans les affaires de notre pays. A mes yeux, le parrainage de la transition, par des organisations internationales ou régionales constitue une garantie bien plus crédible qu’une entente conclue entre mauritaniens ; le témoignage extérieur est un gage supplémentaire de fiabilité des engagements ; l’opposition légale et la société civile gagneraient à se montrer moins timides et pudiques dans l’insistance sur la caution étrangère. Ce sont les droits des mauritaniens qui en sortiront confirmés.
LNE : Pensez-vous que l'ère Taya est définitivement
révolue et, à votre avis, combien de temps faudrait-il
pour "éradiquer les séquelles" de cette époque ?
JEMAL : La liquidation du passif Ould Sid’Ahmed Taya s’achèvera le jour des élections présidentielles dans la transparence, pas avant. Les survivances de son règne dureront plus longtemps ; peut-être faudra-t-il une génération pour abolir l’esprit de corps, la résignation à la force, l’opportunisme tribal et la manie de l’enrichissement rapide et sans effort.
LNE : Etes-vous optimiste sur la transition et comment
voyez-vous l'avenir de la Mauritanie ?
JEMAL : La transition, du moins telle qu’elle se profile jusqu’ici, n’a rien d’enthousiasmant ; il y manque du souffle, des gestes généreux, de la rigueur dans le traitement des abus antérieurs ; le maintien, dans leurs fonctions, de tortionnaires et de pilleurs du bien public ne présage pas les réformes espérées.
Quant à l’avenir de la Mauritanie, je le vois sombre, tant que n’aura pas été abordée, dans un débat franc, l’équation centrale qui est l’hégémonie matérielle et morale d’une ethnie ; toutes les autres sources de violence et d’inégalités en découlent, comme l’épineuse problématique de l’esclavage. Il s’agit d’en parler, avant le scrutin, de vider l’abcès.
Grâce au coup d’Etat du 3 août, les protagonistes les plus radicaux de la « question nationale » sont prêts à un compromis où prévaudrait le souci de l’unité, de la tolérance et de l’équité ; le CMJD devrait saisir cette chance et se défaire des peurs du passé. Au moins, de notre côté, la main de la concertation est tendue ; jusque-là, elle ne rencontre aucun signe encourageant, nulle réponse directe.
LNE :Maintenant, abordons une question des plus
épineuses : celle des déportés et réfugiés. Quels
sont, concrètement, pour vous les voies et moyens pour
régler ce problème ?
JEMAL : Il n’est pas difficile, à l’Etat mauritanien, assisté du Haut Commissariat aux Réfugiés, d’identifier les mauritaniens expulsés de leurs pays en 1989 ; tous possédaient des maisons, des villages, des terres, une fonction ; plaider la confusion ou l’absence d’informations fiables dénoterait la mauvaise volonté. Sur le fond, sans le rapatriement des dizaines de milliers de négro-africains de Mauritanie, qui survivent, dans la misère, au Mali et Sénégal, la transition rimerait avec poursuite de l’exclusion. Evidement, comme toutes les sources de litige, le sujet fait débat. Il n’y a pas lieu de craindre la discussion ; c’est de l’occultation que naissent les malentendus.
LNE : Avez-vous de préférence sur les hommes
politiques de la scène nationale ? Qui est pour vous
le candidat idéal pour les élections présidentielles
prochaines ?
JEMAL : Mon candidat, Saleh Ould Hanena, est en prison; je n’en ai pas d’autre. J’espère, seulement, que le CMJD n’a pas déjà pris la décision – grave - de l’écarter, de manière oblique.
LNE : Vous-même, est-ce que vous êtes candidat à la
présidence?
JEMAL : Non, comme vous en prévient la réponse précédente; d’autres compagnons de lutte, pressés par l’âge, ont la priorité. De ma part, il ne serait ni juste ni élégant de leur imposer concurrence. De plus, les idées que je défends sont encore minoritaires ; il faudrait des années de subversion et de pédagogie pour qu’elles conquièrent les esprits. La patience nous guide, mes camarades et moi.
LNE :Peut-on voir un jour Conscience & Résistance se
muer en parti politique en Mauritanie?
JEMAL : La question sera tranchée lors de notre prochain Congrès ; j’espère qu’il se tiendra à Nouakchott, avant la fin de l’année. A titre personnel, je demeure rétif à l’inscription dans la légalité, avant de pouvoir s’entourer de défenses vitales, comme les moyens matériels et la masse critique. Ma préférence, dans l’immédiat, va à l’avant-gardisme. Seulement, je ne décide pas.
LNE : Quelle est votre opinion sur la presse
mauritanienne (écrite et online)?
JEMAL : Il y a des talents, beaucoup d’autocensure, davantage de bandits de grand chemin et une formidable capacité d’adaptation à l’arbitraire. J’ai tenté de rester poli.
LNE : Inchallah, quand est-ce que Jemal Ould Yessa
visitera la rédaction de La Nouvelle Expression à
Nouakchott? Avez-vous arrêté une date pour le retour
en Mauritanie ?
JEMAL : Je l’ignore toujours ; au lendemain du 3 août, j’ai bouclé mes valises et résilié mon bail ; ensuite, j’ai dû les défaire et rechercher logis, lorsque j’entendis la réaction des nouvelles autorités à la Déclaration de Dakar. Depuis, je m’efforce à l’optimisme mais le doute me gagne.
LA NOUVELLE EXPRESSION DU 31 AOUT 2005