FANNY ARDANT Online - Articles & Interviews - POINT DE VUE

 

           

 

            POINT DE VUE

            mars 9, 1993

 

Fanny Ardant

 

Une voix si fatale...

 

Au Studio des Champs-Elysées, Fanny Ardant interprète, aux côtés de Bernard Giraudeau, une comédie piquante comme du champagne, "L'aide-mémoire" de J.-C. Carrière. Pour nous, elle s'est livrée au jeu des confidences. Les souvenirs et la vie d'une comédienne de grand talent.

 

 

 

INTERVIEW - Philippe Séguy

 

 

"J'aime votre magazine. Ma grand-mère le lisait déjà, et je continue à le lire. Voilà pour­quoi j'ai accepté bien volontiers de vous rencontrer." Elle est arrivée avec trois minutes de retard, grande et souple, en noir, un peu essoufflée par sa course dans l'escalier qui mène à l'entrée des artistes. « Vous permettez, juste un ins­tant, il faut que je dise bonjour à Maria, notre habilleuse. » Le bruit léger d'une ser­rure dans une porte signalée par son nom. « Entrons ici, ça sera parfait ! »

 

Nous sommes dans sa loge. Elle jette son manteau sur le canapé, me désigne un fau­teuil, s'installe à son tour, juste en face de la glace, essaimée de télégrammes, de mots tendres, se munit d'un petit peigne bleu, plisse un oeil brillant, aiguisé en fer de lance, se regarde, rajuste vivement une mèche dans sa chevelure brune et végétale, me regarde et sourit. Le tout n'a pas duré vingt secondes !

 

Sur la coiffeuse, sagement rangés, les fards, les brosses, les mascaras, les houp­pettes et des disques de musique classique. La loge sent la poudre de riz et le parfum.

 

« Vous savez, murmure Fanny, de sa voix chaude, sensuelle, unique, j'ai bien connu la Famille princière de Monaco. Mon père, Jean Ardant, originaire du Limousin, offi­cier de cavalerie, était colonel et l'ami du prince Rainier. Il fut d'ailleurs l'un des té­moins à son mariage, puis le gouverneur militaire du Palais. Pour moi, Monaco n'est pas tant le rêve ou la magie ; ce n'est rien de tout cela. C'est mon enfance.

 

« J'ai adoré ces années-là. Nous habitions une maison superbe sur le Rocher. J'aimais profondément les Grimaldi. Le prince était si beau! Voilà pourquoi j'ai toujours beau­coup de chagrin lorsque certains médias critiquent violemment cette famille. Il en va de même pour les acteurs, exposés mal­gré eux à la causticité des journaux. Je crois qu'il faut apprendre à s'en moquer, sinon l'on risque fort d'y perdre son énergie. » Fanny avoue avoir reçu une éducation classique. « Attention, déclare-t-elle dans un sourire de chat, elle n'avait rien d'austère. Militaire de carrière, mon père avait pour­tant cet esprit frondeur qui, déjà, faisait mes délices. Il disait souvent: "Si tu es in­telligent, va dans la cavalerie, tu seras le seul!" Oubliez bien vite tous les clichés, les bottes, le monocle ou le stick ! »

 

Enfant, la fille de cet homme « magni­fique, indépendant d'esprit, véritable gen­tilhomme digne du siècle des Lumières » est plutôt renfermée. Elle n'a pas d'amis. Dans la propriété de famille, entre Li­moges et Bellac, elle passe avec son frère Frédéric, sa sceur Véronique de longs étés. « J'y rencontrais parfois le peintre Dunoyer de Segonzac, un ami de mes parents. Je me souviens de balades en bicyclette avec des phalanstères de cousins, moi toujours en retrait, un peu mal à l'aise. » Ce Bélier ascendant Cancer n'aime ni les groupes ni les bandes ; ni les troupes, pas même théâtrales. « Je crois être une solitaire.»

 

Les études secondaires ne lui laissent aucune émotion particulière. « J'ai toujours pensé qu'il fallait se débarrasser de l'école comme d'un mal nécessaire. Une prison ou l'on coche chaque année une croix sur le mur. » Brillante étudiante, à l'université d'Aix, puis à l'institut des Sciences politiques, Fanny conserve dans son cœur la volonté farouche de devenir comédienne. »

 

A Monaco, j'avais découvert l'opéra et les ballets. En écoutant la Traviata  en respirant le parfum de la scène, je pensais que là vibrait la vraie vie. Petite fille, je n'avait qu'un plaisir : lire à haute voix ce que j'aimais! Je partageais la chambre  de ma sœur ; je lui disais: "Ecoute", et j'ouvrais alors la Condition humaine de Malraux ou un ouvrage de poésie. Je crois que je barbais tout le monde ! »

 

Les parents de Fanny réagisse, intelligence et calme. «Termine d'abord tes études, et nous saurons très vite si ton envie de devenir actrice est légère ou bien réelle.» Bientôt, Mlle Ardant est l'élève asidue de Jean Périmony. Dans ce cours d'art dramatique, elle fait ses gammes et travaille avec acharnement « les rôles excessifs ». Phèdre, Hermione, Camille. Juste le temps de se roder, d'apprendre les lois de ce métier exigeant, exclusif, qui ne souffre guère longtemps les amateurs.

 

Pour la comédienne, vraisemblablement aimée des dieux, les trois coups résonnent ! Fanny interprète Marianna dans le Maître de Santiago, sera Pauline dans Polyeucte, joue la princesse dans Tête d'or. « Certes, toutes ces pièces ne tenaient pas l'affiche très longtemps, mais mon bonheur de jouer, de faire face au public était, était... » Le petit peigne bleu s'envole, au bout de la main fine, longue et blanche. « Vous me comprenez n'est-ce-pas? mendie-t-elle ... Et puis il y eut Nina... »

 

La chance avait pris ce jour-là les traits de Nina Companeez. Une de nos plus talentueuses réalisatrices cherchait une jeune comédienne pour un projet de télévision qui commençait à voir le jour : les Dames de la Côte, saga d'une famille laminée par la Grande Guerre. « Nina ne m'avait jamais encore vue jouer! Mais elle est un peu comme les sorcières de campagne, ressentant les êtres, les comprenant, sortant toujours des sentiers battus, travaillant avec une intuition merveilleuse. »

 

Nina Companeez s'est entourée des plus grands acteurs de théâtre : Edwige Feuillère, Francis Huster, Michel Aumont. Et le succès est considérable. « Je déteste ce qui est tiède », déclare Fanny, le personnage interprété par Fanny Ardant dans les Dames de la Côte. N'y voyons pas une profession de foi. Plutôt l'aveu qu'il vaut mieux jouer sa vie que la subir.

 

Un nom suffit pour moirer les beaux yeux sombres de Fanny. Celui de François Truffaut. Rien de triste, alors, mais une pudeur, celle du souvenir... « Avant tout, il aimait passionnément son métier ; il avait cette faculté de s'enthousiasmer pour un script, pour un film ! » Il donnera à Fanny l'un de ses plus beaux rôles au cinéma : celui de la Femme d'à-côté. Avec Gérard Depardieu. « Ce sont des partenaires de cette qualité qui, en vous donnant la main, la force de leur regard, la vérité de leurs gestes, font disparaître les lignes de texte à répéter et' la caméra même ! J'ai éprouvé également un énorme plaisir à travailler avec Jean-Louis Trintignant, dans Vivement dimanche. Je crois que j'aime être aux aguets, tendue, en alerte. J'aime les gens dangereux! »

 

Et les paradoxes ! Car avec ses trois filles, Lumir, dix-sept ans, Joséphine, neuf ans, et Baladine, trois ans, Fanny Ardant est la plus tendre, la plus dévouée des mères ! « Je voudrais tant leur donner l'impression que la vie est un champ de roses et que ce sentiment ne dépend que de moi... Je suis terriblement mère poule. Je leur ai appris également l'insolence, l'indépendance d'esprit et ... à siffler ; je leur ai donné ce que l'on m'avait légué : l'amour des livres, des beaux objets, de l'art. Des maisons aussi, celles qui ont une âme qui vient de loin, celles où je voudrais rester blottie comme un chat !

 

Une sonnette vient de retentir. Une voix aussi. Dans une demi-heure, lever de rideau! Fanny Ardant n'a pu s'empêcher d'exprimer un frisson. « Je ne connaissais pas la pièce avant que Bernard Murat, notre metteur en scène, ne m'en parle et me la fasse lire. Je désirais tant jouer une comédie ! Je me suis dit: essayons le champagne ! » Dans quelques instants, elle sera Suzanne, née de l'imagination incisive de J.-C. Carrière, une jeune femme qui entre dans l'appartement d'un homme et ne s'en va plus. Sans logique, du moins apparente, elle transformera sa vie et c'est lui qui partira. Elle retrouve son partenaire de la Grande Cabriole, également signée par Nina Companeez, Bernard Giraudeau ou les plus beaux yeux au masculin de la capitale. « Je jouais une aristocrate perdue sans la tourmente de 1793. Je déteste l'arbitraire de cette période. Aucune révolution ne vaut de tuer des innocents. Ma définition de l'aristocratie ? L'insolence, la liberté d'esprit, être bien dans son assiette, comme disent les cavaliers. C'est le contraire du snobisme et de l'afféterie ! »

 

Lorsque Fanny Ardant ne joue pas, que fait-elle? « Je vais au cinéma ; j'adore aller au cinéma. J'ai des goûts très éclectiques. Et puis je parle. J'aime le plaisir de la conversation pure. Elle permet de matérialiser plus facilement ce qui émane de nous. Alors je m'emballe, je me passionne, je suis rarement calme. Savez-vous que je peux alors devenir très violente ! Et puis je mange ; je suis très gourmande. » Lecteurs un conseil ! Envoyez des chocolats à Mlle Ardant : ils disparaîtront comme par enchantement... En revanche, Fanny n'aime en gastronomie que les entrées et les sorties. « Le plat du milieu m'ennuie à périr ! Mais une petite salade fraîche avec des truffes, mmmm... Une petite charlotte aux poires avec son coulis, mmmm... Mais un bête gigot ou un bceuf bourguignon, ah non, alors ! Et puis la cuisine est un art difficile. Ainsi, rien n'est plus délicat que la cuisson des neufs à la coque. Avez-vous un conseil à me donner? »

 

Le regard au miroir se fait maintenant plus tendu. Une comédienne se prépare à affronter ce grand trou noir et bruissant, faiblement éclairé par l'avant-scène : le public. Rideau !
 

 

 

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